Bruno Bréchemier

L’intervalle japonais : Espace créateur, relation et lieu de conscience.

Parmi toutes les résonances entre l’hypnose et le monde japonais, le « Ma » (間), ou intervalle japonais, figure à une place essentielle. Présent dans les arts comme dans la vie quotidienne, le « Ma » se ressent avant tout. C’est une pause, une respiration, un temps suspendu riche en créativité. En raison de son lien avec l’état hypnotique, je lui consacre un chapitre entier dans mon ouvrage Hypnose-Japon, rencontre en résonance.

Afin de mieux approcher et comprendre ce qu’est le « Ma », j’ai puisé à diverses sources et je me suis en particulier intéressé au travail artistique et aux recherches philosophiques de Teddy Peix sur ce sujet. En novembre 2025, j’ai eu la chance de le rencontrer au Japon, à Kawaguchi-ko, près du Mont Fuji, et d’assister à deux conférences sur ce thème, illustrées de nombreuses photos. Je suis très heureux de présenter ces deux conférences, précédées d’une interview sur son parcours d’artiste. Un grand merci à Teddy Peix pour la clarté et la profondeur de ses propos !

Dans cette interview, l’artiste et chercheur revient sur son parcours d’études et d’expériences artistiques qui l’ont mené vers des recherches sur la marche méditative et la philosophie japonaise. Il explore le concept de ma (間), l’intervalle, à travers la vidéo, la photographie et l’écriture. Son travail révèle comment la marche en milieu naturel devient une expérience où le temps se dilate et où les espaces se relient. Cette interview réalisée par Bruno Bréchemier, introduit deux conférences filmées à Kawaguchi-ko en octobre 2025. Teddy Peix est Auteur de « Japon : Des jardins aux arts, Espaces et intervalles » (L’Harmattan, 2023).

Cette première conférence explore la généalogie du concept japonais de ma (間), l’intervalle, depuis son apparition au XIIe siècle jusqu’à sa théorisation moderne. Comment cette notion, qui unit naturellement temps et espace, a-t-elle été redécouverte par les penseurs japonais du XXe siècle au contact de la phénoménologie occidentale ? De quelques jardins japonais aux compositions de Takemitsu, du théâtre nô avec son senu hima (intervalle de non-interprétation) aux espaces architecturaux, l’intervalle révèle un vide dynamique où se déploie une esthétique du silence et du mouvement suspendu. Cette logique particulière de la médiation traverse les arts japonais avec une cohérence remarquable, privilégiant l’expérience kinesthésique et intérieure où forme et absence, action et non-action coexistent dans des transitions fluides.

Cette seconde conférence explore une sensibilité philosophique singulière de l’espace-temps et de la relation à travers la pensée de Nishida Kitarō, Mori Arimasa et Yamauchi Tokuryū. Comment penser un espace-temps qui précède l’individu et fait naître les relations ? La théorie des lieux imbriqués (basho) de Nishida révèle un présent absolu comme lieu d’indétermination créatrice où les contraires coexistent. Le tétralemme bouddhiste développé par Yamauchi éclaire cette logique paradoxale de « double affirmation » : l’intervalle sépare tout en reliant, incarne simultanément affirmation et négation. De la « relation binôme » de Mori aux applications contemporaines en hypnothérapie, cette exploration philosophique dépasse le cadre strictement japonais pour offrir une alternative à la dialectique occidentale, révélant une sagesse universelle où les espaces de médiation deviennent les conditions mêmes de notre humanité.

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